L'EMPIRE RUSSE, UNE DICTATURE RÉVEILLANT LE SPECTRE DES ANNÉES 30, PRÊTE A IMPOSER SA DOMINATION PAR LES ARMES? NON, UN PAYS CONVALESCENT DONT L'OCCIDENT NE COMPREND PAS LA MUTATION. UN NOUVEL ÉQUILIBRE DES PUISSANCES MONDIALES EST A INVENTER. ET VITE.
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"Si petite qu'elle soit, l'agresseur était la Géorgie. Il arrive que les torts ne soient pas du côté de Goliath mais de David, et l'Occident peut-il vraiment reprocher à la Russie d'avoir riposté jusqu'en territoire proprement géorgien alors qu'il a, lui, bombardé Belgrade, des jours durant, sans aucun mandat de l'ONU, pour défendre la sécession kosovare? Peut-on vraiment défendre le droit à l'autodétermination dans les Balkans et lui opposer, dans le Caucase, le principe de l'intégrité territoriale sur lequel on vient juste de s'asseoir en reconnaissant l'indépendance du Kosovo?
« Question obsolète» , ont estimé André Glucksmann et Bernard-Henri Lévy, qui voulaient - bien maladroitement - dire par là que le fait majeur est que la Russie interdit à un pays indépendant de choisir ses alliances et, donc, d'exercer sa souveraineté. Ils ont raison. Cela viole tout le droit international et crée un précédent inquiétant. On ne peut pas en rester là, mais comment réagiraient les Américains si le Mexique et le Canada, aux frontières mêmes des États-Unis, décidaient souverainement d'entrer dans un pacte dominé par Moscou? Que ferait l'Union européenne si la Suisse concluait une alliance militaire avec Pékin et devenait ainsi susceptible d'accueillir, souverainement, des bases chinoises dans la Confédération?
L'Amérique et l'Europe verraient là de vraies menaces. Elles ne reculeraient devant rien pour les parer et il serait enfin temps de cesser de fantasmer sur la Russie."
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"Lorsque le dernier président soviétique n'a pas levé le petit doigt pour empêcher la chute du Mur, la dissolution du pacte de Varsovie et l'unification allemande, l'Occident lui a juré que l'Otan n'étendrait pour autant pas ses limites. C'était le deal et l'on sait ce qu'il en est advenu. Tant que les Russes, dans la décennie suivante, étaient bien trop faibles pour ne pas calquer leur diplomatie sur celle des États-Unis, Washington n'avait que le mot de «partenariat» à la bouche. C'est alors que la Russie a été admise dans le G7, embrassée, encensée mais, dès qu'elle a repris la maîtrise de ses matières premières, reconstitué un État et rétabli ses finances, dès qu'elle a reconstitué ses forces et exprimé des désaccords politiques avec les États-Unis - à propos de l'Irak et, surtout, de la Serbie -, elle est redevenue un adversaire, puissance suspecte qu'il fallait contenir.
C'est à ce moment-là que les États-Unis ont ressenti l'urgente nécessité de déployer en Europe centrale un système antimissile, théoriquement destiné à parer des tirs iraniens mais dont ils ont précipité l'installation en Pologne après la défaite géorgienne. Alors même que la Russie s'était totalement rangée aux côtés des États-Unis après le 11 septembre 2001, c'est dans ces années-là qu'ils ont dispensé leur soutien à l'aspiration occidentale de la Géorgie et d'une moitié de l'Ukraine, activement aidé la «révolution des roses» et la «révolution orange», et que l'entrée de ces deux pays dans l'Otan a été promue au rang d'impératif catégorique par Washington, de combat pour la liberté.
En quinze ans, les Russes ont eu quelques raisons de conclure que l'Amérique ne les aimait que droit dans son sillage, sans possibilité d'exister par eux-mêmes et infiniment moins autonomes que ses alliés d'Europe occidentale. Alors, oui, ils s'affirment sur la scène internationale, spectaculairement lorsqu'un Mikheïl Saakachvili vient leur en donner l'occasion malgré les mises en garde que lui avaient prodiguées les États-Unis, et un engrenage s'enclenche.
Il est dangereux. Plus on veut cerner la Russie, plus ses réactions justifient les raisons de le faire. Plus on chatouille l'ours, plus il sort ses griffes mais, pas plus que ce n'est Hitler qui reviendrait ce n'est pas la guerre froide qui se réveille. Outre que, des Balkans au Caucase, les guerres redeviennent chaudes en Europe, on est sorti des temps où un affrontement idéologique planétaire faisait oublier la géographie, plaçant le Japon à l'Ouest ou Cuba à l'Est.
Le communisme mort et enterré, la division du monde en deux révolue, on en retourne à ce qui avait toujours fait l'histoire avant les idéologies: l'affrontement des grandes puissances, leurs rivalités économiques et leurs aires d'influence, leur affrontement à leurs marches et, parfois, leur choc frontal, lorsque leurs opinions s'enflamment et que la raison s'épuise dans leurs capitales."
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Tout oligarchique qu' elle soit, la Russie est un monde en mouvement La libre entreprise y a accouché d'une classe moyenne ascendante, tournée vers l'Occident, celle qu'on croise sur tous les lieux touristiques de la Terre. C'est une réalité nouvelle, d'autant plus importante que, comme l'avaient prévu les idéologues de la thérapie de choc, les prédateurs des années 90 ont désormais soif de légalité pour pérenniser leurs fortunes, les protéger de l'arbitraire et se faire admettre sur les places financières occidentales. C'est une troisième étape du postsoviétisme qui s'esquisse là et c'est parce qu'il incarne cette potentialité, parce qu'il porte les espoirs de milieux influents, que Medvedev a été choisi par Vladimir Poutine.
Lorsque ce nouveau président parle de son pays comme de l'une des «trois branches de la civilisation européenne» , au même titre que l'Amérique et l'Europe occidentale, il exprime une ambition nationale qui, pour n'être pas celle de tout le Kremlin, s'exprime fortement à Moscou. C'est sur elle qu'il faut tabler. Ce serait une nouvelle erreur occidentale, une de trop, que de ne pas le faire, car cette ambition ne s'inscrit pas que dans la recomposition sociale de la Russie. Elle découle aussi, plus profondément encore, des faiblesses de cette puissance convalescente mais en plein déclin démographique qui a autant besoin de vendre son gaz et son pétrole à l'Europe que l'Europe de les lui acheter; qui ne pourra pas se passer de la technologie occidentale pour moderniser ses forages et qui est au contact direct de l'affirmation chinoise et des effervescences de l'islam.
En dernier ressort, c'est la géopolitique qui pousse les plus lucides des Russes vers l'Occident - une crainte de l'islam et une vraie peur de la Chine dont les marchands et le dynamisme économique s'imposent en Asie centrale et annexent, par le commerce, une part toujours plus grande de la Sibérie russe. Culture, économie, géographie, tout est là pour jeter les bases d'un équilibre entre Russes et Occidentaux et organiser, au premier chef, la stabilité du continent Europe entre la Fédération de Russie et l'Union européenne.
Cela ne passe pas par l'abandon de l'Ukraine et de la Géorgie aux nostalgies impériales de leur ancien maître.
Cela demanderait seulement ce minimum de bon sens qui commande de ne pas tenter de les intégrer à l'Otan mais de resserrer leurs liens avec l'Union, d'en faire des espaces tampons et des lieux d'échange privilégiés entre les deux puissances continentales - le gage prospère et protégé de leur entente.
Si ce n'est pas cela, la suite est écrite. La prochaine guerre européenne n'aura pas lieu dans le Caucase. C'est à la frontière polonaise, à la frontière même de l'Union, qu'elle éclatera, dans cette Ukraine qui se déchire depuis bientôt dix ans, à parts égales, entre occidentalistes et russophiles.
Bernard Guetta Dans Marianne - 23 Août 2008